"Quand on jouait à Chaillot, les filles lui jetaient des culottes, des soutiens-gorge, c'était une pop star" Jeanne Moreau
1959, 25 novembre "Au deuxième étage du 17 rue de Tournon, derrière les volets blancs, le Cid repose. Il est allongé sur son lit dans sa tenue de grand d'Espagne, velours noir à crevets blancs, haut-de-chausse gris et pourpoint cerclé de broderies. Une cape rouge - dont le col évasé retombe autour du coup comme des feuilles de nénuphar - l'enveloppe. Il a une orchidée à la place du coeur. Sous ses cheveux blonds, le visage du Cid n'a jamais été plus beau, plus grave, plus détendu.(...) Aujourd'hui le regard est fermé, replié à l'intérieur de lui-même. Drapé dans sa cape rouge, Gérard Philipe n'est plus, mais il est encore le Cid. (...)" Armand Gatti - Paris Match. À l’image de James Dean il entre dans la légende du cinéma des années 1950.
Paris Match titre "La mort du Cid" - Anne Philipe au cimetiére de Ramatuelle
Jean Vilar - Gérard Philipe et la troupe du TNP en 1952
Après une première rencontre manquée avec Jean Vilar en 1948 "Moi ? Jouer Rodrigue ? Y pensez-vous vraiment ? Je ne saurai jamais, je ne suis pas fait pour la tragédie." Gérard Philipe rejoint Vilar à Avignon en 1951. C'était déja une star du cinéma. En juillet 1951, il répète le Cid " (...) Quelques comédiens, dont plusieurs se protègent des ardeurs du soleil par un bicorne en papier journal, voire un mouchoir largement étalé, répètent sur le plateau nu, d'où s'élève, dansante, une impalpable poussière d'or. Parmi eux, le visage creusé par une joyeuse fatigue, la barbe sale, l'oeil d'un vautour qui surveille sa couvée : Gérard Philipe (...) anime la répétition, fait reprendre autant de fois qu'il le faut l'entrée des personnages, quelquefois souligne une intonation, avec l'autorité déjà sans réplique d'un César adolescent. Est-ce son tour d'entrer dans le jeu, qu'il bondit, emplit du coup la scène, et, tout à son plaisir, d'une voix sonore et qu'il ne retient plus, lance vers le ciel les stances du Cid comme s'il venait de les improviser." Georges Beaume.
Au cours de la dernière répétition, il se blesse. "... Gérard est tombé dans la fosse et s’est cassé la jambe (en fait il s'est démis le genou). J’ai remarqué qu’il était enveloppé dans sa cape de scène." Agnes Varda. Surmontant la douleur, il joue tout de même, immobile ou assis, le 18 juillet, à la nuit tombée, la première représentation. Les places se sont arrachées, Jean Vilar incarne le roi, Jeanne Moreau, l’infante. La pièce est un triomphe qui fera dire à Jean Vilar : Personne n’osera plus monter Le Cid avant trente ans. Gérard Philipe, lui, dira "Je suis né deux fois, la première le 4 décembre 1922, la seconde en juilet 1951, en Avignon, où j'ai eu grâce à Jean Vilar la révélation du vrai théâtre..."
Acteur surdoué, doté d'une aura magique, Gérard Philipe déja star, entre désormais dans la légende. "Quand on jouait à Chaillot, les filles lui jetaient des culottes, des soutiens-gorge, c'était une pop star" Jeanne Moreau. Lors de son passage à Bratislava des jeunes filles sèment des feuilles blanches sur le perron de son hôtel pour conserver la trace de ses pas.
Gérard Philipe dans "Sodome et Gomorrhe" 1943 et dans Caligula 1945
Gérard Philipe dans une publicité pour la lecture photo Lucien Lorelle - Anne et Gérard Philipe
Fanfan la Tulipe 1952A travers ses films, ses choix d'une culture populaire et ses enga- gements politiques, Gérard Philipe "Ange foudroyé", "prince de la scène et de l'écran", "héros romantique", "lég- ende d'un demi-siècle", a représenté les espoirs, et les rébellions des jeunes gens du début de ces années 50. En accord avec ses choix de militant pacifiste, sa filmographie ne compte aucun sujet prônant la violence gratuite. Et si l'on excepte l'épée de Fanfan la Tulipe, on ne le verra jamais l'arme à la main. Au cinéma comme au théâtre, il recherche la synthèse entre culture classique et culture de masse. et on le verra se prêter à une publicité de la librairie Gibert dévorant un livre à pleines dents pour inciter à la lecture.
Gérard Philipe naît à Cannes le 4 décembre 1922 dans une famille aisée. Il débute très jeune sa carrière au théâtre en 1942, dans "Une grande fille toute simple" d'André Roussin au casino de Nice. Gérard Philipe est rapidement remarqué et commence une carrière cinématographique dès 1944, avec une brève apparition dans "La boîte aux rêves", et son premier vrai rôle dans "Les petites du quai aux fleurs". Fin 1943, il joue l'Ange dans Sodome et Gomorrhe où il obtient ungrand succès. "Le soir de la première, l'Ange avança dans la lumière céleste, frêle comme un Donarello ; sa haute et juvénile silhouette blanche était allongée encore par une simple draperie que Christian Bérard faisait couler de son épaule. On reconnut l'Ange." Edwige Feuillere. A la même époque, il rentre au conservatoire d'art dramatique.
En août 1944 il se bat aux côtés des résistants lors de l'insurrection pour la libération de Paris. Son père Marcel Philip, membre du comité directeur du Parti Populaire Français, un parti collaborationniste créé par Jacques Doriot devra s'enfuir en Espagne à La Libération. Il ne reviendra en France qu'en 1968, après la loi d'amnistie, sans avoir revu son fils mort en 1959.
Gérard Philipe, Micheline Presle "Le diable au corps" Claude Autant-Lara 1947
Gérard Philipe, Michèle Morgan "Les orgueilleux" Yves allégret 1953
Son interprétation du Caligula de Camus (1945) lui apporte rapidement une notoriété que le cinéma va amplifier. En 1947 Gérard Philipe a 25 ans et "le Diable au corps" en fait une "vedette", mais il ne fit jamais de confidences sur sa vie privée, la presse lui décerna même en 1954 le Prix Citron, "récompense" destinée à la vedette la moins coopérative avec la presse. Pour la public au contraire cette attitude contribua a renforcer son image. S'enchaînent ensuite les tournages pour le cinéma et les succès qui font grandir sa popularité. Il apparaît en jeune premier dans des films dramatiques, meurtrier par amour ("Une si jolie petite plage", Yves Allégret, 1949), Faust à la merci de Méphisto ("La Beauté du diable", René Clair, 1950), amoureux sans espoir ("Juliette ou la clef des songes", Marcel Carné, 1951), médecin à la dérive ("Les Orgueilleux", d'Yves Allégret, 1953), ou Modigliani alcoolique ("Montparnasse 19", jacques Becker, 1958). Il incarne aussi les séducteurs ("Les Belles de nuit", René Clair, 1952), les cyniques ("Monsieur Ripois", René Clenment, 1954), les arrivistes ("Le Rouge et le Noir", Claude Autant-Lara, 1954), ou les manipulateurs ("Les Liaisons dangereuses", Roger Vadim, 1959). Il est un héros plein de fantaisie dans "Fanfan la Tulipe" (Christian Jaque, 1950), ou dans "Les Aventures de Till l'Espiègle" (1956), film qu'il interprète et réalise.
Dans le domaine théatral, après le festival d'Avignon de 1951, il poursuit sa collaboration avec Vilar et le TNP et interprète notamment le rôle-titre du Lorenzaccio de Musset (1952) et de Perdican dans "On ne badine pas avec l'amour" (1959).
Gérard Philipe et ses enfants
En 1951, le comédien épouse Nicole Fourcade, avec qui il vivait depuis 1946, qu'il rebaptisera Anne. Licenciée en philosophie, cinéaste, ethnologue et écrivain, elle aura une grande influence sur l'évolution politique du comédien, ils plongent au cœur des mouvements politiques et sociaux qui agitent le monde : guerre froide, péril atomique… il a été l'un des premiers à signer la pétition de l'appel de Stockholm en 1950 contre l'armement nucléaire en pleine guerre froide, et devient président du syndicat français des acteurs (SFA) en 1958. Le couple aura deux enfants;
"La fièvre monte à El Pao" de Luis Bunuel en 1959 sera le dernier film de Gérard Philipe. Aux côtés de Maria Félix et Jean Servais, Gérard Philipe ne possède plus le même timbre de voix, le même relief. Il rentrera en France épuisé.
Atteint d'un cancer du foie, dont son épouse lui taira l'existence, Gérard Philipe décède en 1959. Sa dépouille est enterrée à Ramatuelle dans le costume rouge du Cid."Les siens l'ont emporté dans le ciel des dernières vacances, à Ramatuelle, près de la mer, pour qu'il soit à jamais le songe du sable et du soleil, hors des brouillards, et qu'il demeure éternellement la preuve de la jeunesse du monde. Et le passant, tant il fera beau sur sa tombe, dira : non, Perdican n'est pas mort ! Simplement, il avait trop joué, il lui fallait se reposer d'un long sommeil." Aragon
Gerard Philipe, Maria Felix "La fievre monte à El Pao" luis Bunuel 1959
Gerard Philipe, Maria Casares "La Chartreuse de Parme" Christian Jaque 1947 - Clic pour zoomer
Gerard Philipe, "La Beauté du Diable" René Clair 1949 - Clic pour zoomer
"Fanfan la Tulipe" Christian Jaque 1952 - Clic pour zoomer
Gerard Philipe, Antonella Lualdi "Le Rouge et le Noir" Claude Autant-Lara 1954 - Clic pour zoomer
Gérard Philipe, Michèle Morgan - "Les grandes Manoeuvres" René Clair 1955 - Clic pour zoomer
Gérard Philipe, Anouk Aimée- "Montparnase 19" Jacques Becker 1957 - Clic pour zoomer
"La Fièvre monte à El Pao" Luis Bunuel 195ç - Clic pour zoomer
Jean Vilar dans Richard II
Jean Vilar
Jean Vilar est né à Sète en 1912, ses parents étaient commerçants. Vilar suit les cours de philosophie d’Alain au lycée Henri-IV et d’Art dramatique de Charles Dullin au Théâtre de l’Atelier jusqu’en 1937. En 1941, il rejoint la troupe des Comédiens de la Roulotte, fondée par André Clavé. Il fonde en 1943 la Compagnie des Sept. Sa troupe compte une vingtaine de comédiens (entre autres Gérard Philipe, Germaine Montero, Monique Chaumette,Maria Casarès , Silvia Montfort, Jean Le Poulain, Charles Denner, Philippe Noiret ou encore Philippe Avron pour ne parler que des plus connus). En 1947 débute l'aventure du festival d'Avignon, Il organise du 4 au 10 septembre 1947 dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes "la semaine d'art dramatique en Avignon". Il dirigera le Festival jusqu'à sa mort en 1971.
En 1951 il est nommé à la tête du Théâtre National Populaire (TNP). Le TNP est d’abord installé à Suresnes, puis à Chaillot. Vilar conçoit son théâtre comme "un service public, tout comme le gaz, l'eau, l'électricité ". Il multiplie les créations qu’il met en scène dans une esthétique dépouillée. Il met en place une politique culturelle originale pourrendre le théâtre accessible et familier au plus grand nombre : prix peu élevés, réseau de communication avec les associations, comités d'entreprise, les étudiants...
Sa troupe compte une vingtaine de comédiens (entre autres on y verre Gérard Philipe, Germaine Montero, Monique Chaumette, Maria Casarès, Silvia Montfort, Jean Le Poulain, Charles Denner, Philippe Noiret, jeanne Moreau ou encore Philippe Avron pour ne parler que des plus connus).
Vilar cède en 1963 la direction du TNP à Georges Wilson et il se consacre au Festival d'Avignon. En douze ans, il avait monté 81 spectacles devant plus de 5 500 000 spectateurs.
Lors des événements de mai 1968 et à la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale par le Général de Gaulle Jean Vilar fait savoir à André Malraux, minitre de la culture, qu’il n’acceptera plus désormais aucune fonction officielle. Il meurt en 1971 d'une crise cardiaque.