ACCUEIL arrow ........ MODES & MODES DE VIE arrow Les Fifties et l'homosexualité
Les Fifties et l'homosexualité
Modes de vie des années 50
bacon_twofigures1953.jpg
Francis Bacon "Two Figures" 1953 détail

Pour approfondir le sujet
>> Le séminaire gai
>> Une histoire de l'homosexualité de Aldrich Robert (lien Alapage)
>> L'homosexualité dans le cinéma français de Alain Brassart (lien Alapage)
>> L'homosexualité au cinéma de Didier Roth-Bettoni (lien Alapage)

Articles en rapport
>> Littérature sous le manteau, strange sisters
>> Hollywood, les listes noires

 

 
 
"ce fléau qu'est l'homosexualité, fléau contre lequel nous avons le devoir de protéger nos enfants" Paul Mirguet, député, juillet 1960

De la Révolution Française jusqu'à l'Etat Français du Maréchal Pétain, l'homosexualité n'est pas un délit en France. Le régime de Vichy, entendant lutter contre la dépravation que représente pour lui l'homosexualité, Pétain signe une ordonnance en 1942 qui fait de l'homosexualité un délit, l'article 334. A la libération cet article 334 est maintenu.

Aux Etats-Unis la chasse aux communistes de McCarthy se doubla d'une croisade anti-homosexuels.
En Grande Bretagne l'homosexualité est tabou, l'affaire des "Cinq de Cambridge" mêlant espionnage et homosexualité va porter la paranoia anti-homos a incandescence. La Grande Bretagne encouragée par les américains met alors en oeuvre une campagne destinée à identifier les homosexuels dans les services publics, en utilisant les méthodes mises au point par le FBI. Ainsi Alan Turing, scientifique reconnu, arrêté en 1952 pour outrage aux bonnes moeurs après que son homosexualité soit découverte, dut subir un traitement hormonal, qui le conduisit au suicide en 1954.

En France dans les années 50, l
e Préfet de Police de Paris interdit aux homosexuels de se travestir même pour des spectacles. Il est également interdit aux hommes de danser entre eux. Ces sont les années de la rigueur moralisatrice où la censure veille.

"Ce dont les gens de mon espèce avaient, en ce temps,
le plus à souffrir, c’était la crainte permanente de perdre la considération, de susciter le mépris, ou même la répugnance, de ceux de nos camarades qui nous eussent pris en flagrant délit de tendances homosexuelles. Il fallait à tout prix se taire, dissimuler, le cas échéant mentir, pour préserver une "respectabilité" révolutionnaire dont le prix ne se pouvait mesurer qu’en rapport avec l’abjection dans laquelle on risquait de choir si on laissait tomber le masque. Le résultat de cette autorépression est que j’ai côtoyé dans les mouvements révolutionnaires des militants qui, eux non plus, ne criaient sur les toits leurs penchants, si bien (…) qu’il faudra attendre le déclin de l’âge pour nous découvrir commensaux du Banquet." Daniel Guerin
 

lorre_bogart.jpg

Peter Lorre , Humphrey Bogart "Le faucon Maltais"
 
You need to a flashplayer enabled browser to view this YouTube video
Bogart, Lorre "Le faucon maltais"
Le Code Hays, aux Etats Unis, se charge de veiller pendant plus de trente ans (1934-1966) à ce que le cinéma ne soit pas incompatible avec la moralité. Il ne saurait donc y avoir de représentation ouverte de l'homosexualité, on jouera donc avec la suggestion. L'homosexuel sera repérable par une série d'indices : maniérisme, sophistication, goût du luxe. L'homosexualité est alors souvent associée à la criminalité. Ainsi le per- sonnage de Peter Lorre, doucereux et parfumé au gardénia face à la virilité de' Humphrey Bogart, dans le "Faucon Maltais" (John Huston 1941). Les homosexuels doivent inévitablement mourir à la fin du film. Ou alors l'homosexualité est évoquée sur le mode comique comme dans "Certains l'aiment chaud" (Billy Wilder 1959). En 1951 cependant "Un Tramway nommé Désir" (Elia Kazan) et Marlon Brando avaient ouverts la voie à l'érotisation du corps masculin. Pour la petite histoire on peut se réjouir du récit de Gore Vidal, un des scénaristes de "Ben-hur" William Wyler 1959), qui raconte comment a été élaboré une véritable scéne de retrouvailles amoureuses, entre Ben-Hur et Messala, à l'insu de Charlton Heston mais avec la complicité de Stephen Boyd, lançant des regards enflammés tout au long de la scène. Dans le même esprit on ne peut que trouver réjouissant le dialogue sur les huitres et les escargots (censuré à l'époque) entre Laurence Olivier et Tony Curtis dans "Spartacus" (Stanley Kubrick 1960) n'ait pas réussi à passer la censure. Pour mémoire dans cette scène Crassus, dans son bain, fait allusion à son goût aussi bien pour les hommes que pour les femmes à travers une métaphore gastronomique "Pour satisfaire mes goûts... il me faut des huîtres et des escargots"

Dans le cinéma français des personnages secondaires homosexuels sont présents dans des films de Marcel Carné, dont l'homosexualité est longtemps restée confidentielle. Notamment dans les "Enfants du paradis" (1945) ou "Hôtel du Nord" (1938). D'après Carné, les producteurs ne s'en sont pas rendu compte" dit Alain Brassart, critique. Les films de Jean Cocteau, explorent les fantasmes et la transgression. La Nouvelle vague représentera peu les homosexuels.

Du côté de la littérature, c'est l'édition clandestine q
ui reste la règle pour les ouvrages les plus explicites dans la lignée du "Le livre Blanc" de Cocteau de 1930, "Notre-Dame des fleurs", "Le Miracle de la rose", "Pompes funèbres", "Querelle de Jean Genet" (1944-48), Tiresias, de Marcel Jouhandeau (1954) pour les plus célèbres. Aux Etats Unis la parution de "The City and the Pillar" de Gore Vidal et de "Other Voices, Other Room" de Truman Capote marquent l'émergence d'une génération d'écrivain homosexuels. Par ailleurs les écrivains de la Beat Generation rejettent toute norme sexuelle (Allen Ginsberg et Williams Burroughs étaient gays)
 

marlon-brando.jpg

Marlon Brando "Un tramway nommé Désir"

ben-hur_messala.jpg

Charlton Heston, Stephen Boyd "Ben Hur"
 
En 1958, le directeur de la police judiciaire, dans un discours lors d'une réunion d'Interpol décrit le milieu homosexuel comme "un milieu favorable à la délinquance, un "bouillon de culture", où éclosent les virus criminels" et il dénonce la visibilité accrue de l'homosexualité : "Ses adeptes se rencontrent dans certains lieux publics, cafés, bars, cabarets, dont ils constituent la presque unique clientèle ; ils se signalent parfois par un comportement extérieur particulier, par le vêtement notamment qui, sans même parler du travesti interdit par le règlement, trahit aux yeux de tous, les moeurs de certains éphèbes, par la décoloration des cheveux, par le maintien général dont le maniérisme ne laisse aucun doute dans l'esprit"

Malgré tout en 1948 et en 1953, les rapport Kinsey sur la sexualité, ouvrent dans les pays occidentaux un débat longtemps interdit : celui de la liberté sexuelle. Kinsley fait scandale en disant que 50% des hommes interrogés ont déjà ressenti de l'attrait pour un autre homme (28% pour les femmes interrogées), et que 37% ont eu au moins un rapport homosexuel ayant mené à l'orgasme (20% pour les femmes). Et les années 50 voient les premiers groupes de revendication homosexuels nommés alors homophiles, généralement américains et français, ils veulent faire accepter les gays et lesbiennes comme des minorités sociales en leur donnant une image respectable.

"Saint-Germain semble occuper une place particulière dans la géographie et la sociabilité homosexuelles du temps (...) On peut croiser Jean Genet, Cocteau ou Jean Marais. Les homosexuels s'affichent librement dans les cafés, en particulier au Flore, à la Reine Blanche, au Royal Saint-Germain, à la Pergola. (...) Le Fiacre, au 4 rue du cherche-midi, un bar-restaurant spécifiquement homosexuel est particulièrement connu et apprécié. Il attire une clientèle internationale comme l'écrivain Christopher Isherwood en 1955 et l'été le flot des consommateurs déborde jusque dans la rue. La drague homosexuelle est particulièrement active dans les vespasiennes, comme dans tout Paris, et les appartenances sociales y sont plus variées. La présence régulière de ces édicules qui rythment le boulevard Saint-Germain et ses alentours, offre au visiteur infortuné une nouvelle chance, un peu plus loin, en cas d'insuccès premier (...) Le quartier est célèbre également par les "folles", qui ne lui sont pas spécifiques, mais qui se remarquent par leur attitude efféminée, leurs habits, leur démarche ondulante, parfois le maquillage et surtout leur façon de parler..." Georges Sideris
 

cocteau_marais_genet.jpg



Cocteau et Jean Maris sur le tournage de "La Belle et la bête" - Jean Genet

ginsberg_burroughs.jpg



Allen Ginsberg - William Burroughs
 
En octobre 1952 sort le premier journal homosexuel "Futur". Dès son 2ème numéro il est interdit à l'affichage, il revendique l'égalité et la liberté sexuelle et exige l'abolition des articles du Code pénal concernant les moeurs. Dirigé par Jean Thibault c' est un mensuel au ton volontiers virulent et anti-clérical. Il dénonce l'ordre morale, les contrôles policiers, en particulier à Saint-Germain, et l'attitude du MRP, en particulier du député Pierre-Henri Teitgen. Le journal est condamné en 1956 pour outrages aux mœurs. “Futur représente un danger pour la morale publique” commentera le tribunal. Il s'arrêtera définitivement en avril 1956 après 19 numéros.

L'association Arcadie, crée par André Baudry grâce au soutien de Cocteau et de Peyrefitte,
publie à partir de 1954 la revue "Arcadie". Se voulant au départ une revue «scientifique et littéraire» développant une réflexion sur l’homosexualité et son intégration dans la société, elle devient un véritable lieu de rencontre où les "homophiles" peuvent échanger sur leur condition. Marquée par son conservatisme, son refus de revendications, les homos se devant d'être convenables et discrets, Arcadie sera affaiblie par son incapacité à briser les résistances des institutions politiques à accepter l’homosexualité comme partie intégrante de la société. Et les revendications des mouvements homosexuels se radicalisent.

 

stonewall.jpg

L'émeute du Stonewall Inn en 1969
 
La fin des années 50 voit la parution de "Juventus" dont le premier numéro parait en mai 1959. Elle tient un discours à la fois opposé à l'"homophilie" bien pensante d'Arcadie tout en dénonçant comme elle l'éfféminement; "Tu dis que l'on te rejette ? Vas donc un soir à Saint-Germain-des-Prés et ouvre ton oeil, le bon, pour regarder tes semblables. Vois leur allure, vois leurs gestes, entends leurs cris et considère leurs manies. Si tu te révoltes, c'est que tu as compris. Tu as compris qu'un homme, un vrai, ne peut pas supporter qu'un autre homme caricature une femme". Elle n'eut qu"une vie éphémère et ne dépassa pas l'année 1960.

En juillet 1960 l'Assemblée Nationale, avec l'amendement Mirguet,
classe l’homosexualité comme "fléau social" au même titre que la prostitution ou l’alcoolisme.et permet au gouvernement de prendre "toutes mesures propres à lutter contre l'homosexualité". En novembre 1960 la peine est aggravée lorsque l'outrage public à la pudeur consiste en un acte contre nature avec un individu du même sexe. C'est l'époque ou nombre d'homosexuels pensent mettre un terme à leurs tourments en se mariant.

En 1968, la France adopte la classification de l’OMS
(Organisation mondiale de la santé) selon laquelle l’homosexualité est un dysfonctionnement psychique. Mais au même moment nait une contestation qui touchera tous les niveaux de la société et notammant son rapport à la sexualité. Les homosexuel(le)s profitent d'une révolte générale (décolonisation, mouvements féministes, etc.) pour faire entendre leurs voix.

le 27 juin 1969, au Stonewall Inn, bar gay populaire de Greenwich Village à New York,
3000 gays affrontent, pendant trois jours, 400 policiers armés venus pour y faire une descente. Un mois plus tard le Gay Liberation Front voit le jour préludeà la formation de nombreux autres regroupements similaires dans plusieurs pays occidentaux (comme par exemple en France en 1971 le FHAR, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire). Le 28 juin 1970, a lieu la première marche de la fierté homosexuelle.
 

marche-gay_1970.jpg

Premiere marche de la fierté homosexuelle

Futur septembre 1955 - Clic pour zoomer
 

Jose Sarria,
Impératrice Jose 1ere,
Veuve Norton

Après guerre la scéne homosexuelle aux Etats-Unis se concentre dans les bars comme "The Black Cat" à San Francisco ou José Saria, extravagant travesti, encourage les consommateurs du bar gay, à reprendre en chœur, pour faire face au harcèlement policier : "God save us Nelly Queens"; Parfait représentant de l'esthétique camp, qui repose à la fois sur le travestissement, la parodie, la vénération du style, l’exagération théâtrale, l’artifice et le mauvais goût. "Si mauvais, que c’est bon" ("so bad it’s good") ! Sarria est né à San Francisco, c'est un vétéran de la seconde guerre mondiale, durant quinze ans, chaque dimanche apres-midi dans le personnage de Madame Butterfly il prêcha pour les droits des homosexuels.

 
The Black Cat - Clic pour zoomer
 
En 1961 Sarria se présenta aux élections municipales de San Francisco et obtient 5 600 voix.

Allen Ginsberg qui fréquente le lieu dans les années 50
le décrit comme un gigantesque bar avec un piano honky-tonk. Son propriétaire Sol Stoumen en fit un ilot de résistance au harcèlement policier. La police tenta de fermer le bar en 1949, au motif qu'il attirait les homosexuels, mais une décision de la cour suprême de Californie interdisait de procéder à la fermeture d'un bar au seul motif qu'il était fréquenté par des gays.
 
Jose I, The Widow Norton - Clic pour zoomer
 

Quand Le Black Cat ferme en 1963, il a fortement influencé la communauté homosexuelle par sa culture de l'humour, de la dérision et de la fête, et il a réusi a imposer une certaine visibilité de la communauté à San Francisco.

Après la fermeture Sarria crée la Tavern Guild qui organise le premier Bal des travestis, plus de 500 lesbiennes et gays y assistent, après avoir franchi le cordon policier et avoir été abondamment photographiés par la police, et l'élisent Reine du Bal. Parodiant la légende de l'Empereur Norton, un excentrique magnat du 19e siecle, qui s'était autoproclamé Empereur des Etats Unis et protecteur du Mexique, Sarria se couronne Impératrice Jose 1ere, veuve Norton, "Empress Jose I, the Widow Norton". La Tavern Guild organisera un bal annuel qui donne lieu à l'élection d'une nouvelle impératrice. La Cour Impériale de San Francisco, organisme créé en 1965 par la Tavern Guild, est un fonds d'entraide pour la communauté gay.

>> Le site de la Cour impériale



 
Harry Hay - Clic pour zoomer
 

Harry Hay
The Mattachine Society

En 1951 est fondée The Mattachine Society, par Harry Hay (1912-2002), un membre de l’éphémère Parti communiste américain, Rudi Gernreich, Bob Hull, Chuck Rowland, et Dale Jennings. Son objectif était d'unir autour d'une culture commune "l'une des plus imporante minorité des Etats Unis", la communauté homosexuelle. Harry Hay explique ainsi l'origine du nom Mattachine Society "Une troupe théâtrale était connue sous le nom de 'Société Mattachine'. Ces sociétés, des fraternités secrètes et à vie de citadins célibataires qui ne jouaient jamais en public sans un masque, avaient pour objet de mener à la campagne des danses et des rites lors de la fête des fous, à l'équinoxe de printemps. Parfois, ces danses rituelles, ou masques, étaient des manifestations paysannes contre l'oppression - à ceci près que les masques, au nom du peuple, subissaient en première ligne les représailles cruelles du seigneur visé. Aussi prîmes-nous le nom de Mattachine, parce que notre sentiment était que les gays des années 1950 étaient aussi un peuple masqué, inconnu et anonyme, qui pouvait s'engager dans le soutien moral et l'entraide, entre nous et pour les autres, à travers la lutte, pour aller vers une reconnaissance et un changement total."

La société comptait en 1953 plus de deux mille membres. En 1954 la démission des fondateurs, suite à la révélation de leur passé communiste (nous sommesen plein McCarthysme) et l'arrivée d'une nouvelle équipe à la t^te de la société maque une transformation fondamentale, avec l'adoption d'une stratégie d'intégration et de discrétion. Politique qu'adoptera aussi l'organisation lesbienne Daughters of Bilitis fondée en 1955 à San Francisco par Del Martin et Phyllis Lyon.

Respectabilité et discrétion en opposition à la culture des bars gays. Les deux organisation tiennent un discours prudent, proche de celui de l'association française Arcadie et il n'est pas question d'une remise en cause radicale de la société. Les émeutes du Stonewall Inn marqueront la fin de cette ère.

 
Del Martin, Phylis Lyon - Clic pour zoomer