"Onze cordes et trois peines à perpétuité" Klement Gottwald
Plusieurs procès politiques se déroulent dans les pays d'Europe de l'Est (Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Pologne et Albanie) à la fin des années 40 et au début des années 50.
En Tchécoslovaquie la répression commence avec le «plan B» en 1950 et 1951, il vise à confisquer aux adversaires du régime leurs appartements et à les déplacer de la ville à la campagne, leurs appartements appartements sont donnés à des gradés de l'armée et des forces de sécurité.
Puis deux ans après le putsch communiste en Tchécoslovaquie en 1948 (Le Coup de Prague), ce sont les plus hauts dirigeants du parti qui deviennent la cible de la persécution, une purge va frapper le parti communiste lui-même et donner lieu aux procès de Prague en 1952, connus pour leur mise en scène. Les accusés y jouent leur rôle et récitent le texte d'un scénario mis au point lors des interrogatoires. A tel point que lorsque, au cours du procès le procureur saute une question prévue, l'accusé, lui, suit docilement le scénario et donne la réponse à la question oubliée, ce qui n'a guère d'importance le verdict étant établi d'avance et connu des hauts dirigeants. "Onze cordes et trois peines à perpétuité", annoncera le Président Klement Gottwald. En organisant une purge qui décapite la direction du Parti, Gottwald poursuit plusieurs objectifs : il se débarrasse d'un rival dangereux (Rudolf Slansky, son collaborateur et son bras droit depuis 25 ans) et il donne des gages à Staline en montrant qu'il n'épargne personne
Tout d'abord Otto Sling et Bedrich Reicin, deux proches de Slansky (le vice-président du Conseil des ministres et ex-secrétaire du Parti communiste) sont accusés de crimes contre le parti. Le 30 juillet 1951 Slansky reçoit l'Ordre du socialisme, la plus haute distinction du régime. Le 24 novembre 1951 il est incarcéré et accusé d'avoir participé à une vaste conspiration contre l'État et le parti.
Klement Gottwald représenté avec Staline - Klement Gottwald
Slansky et treize autres personnes, subissent des tortures physiques et psychiques de la part de la police secrète tchécoslovaque assistée de conseillers soviétiques. C'est la fameuse liste Field qui servira de base à l'inculpation des 14. Noel Field haut fonctionnaire du Département d'État américain, agent soviétique, démasqué, s'enfuit en 1948 à Prague. Il est arrêté sur ordre des soviétiques qui le soupçonnent d'être un agent double, il fournira une liste des dirigeants communistes avec qui il avait été en rapport en Espagne et à Genève alors qu'il travaillait pour l'OSS. Cette liste sert tout d'abord en 1949 pour la condamnation et l'exécution de de Laslo Rajk, ministre de l'intérieur de la Hongrie, c'est cette même liste que l'on ressortira pour les procès de Prague pour soutenir les accusation de "cosmopolitisme", de "sionisme" et de "trotskisme".
Le procès s'ouvre le 20 novembre 1952, à Prague, devant le tribunal d'État à la prison de Pankrac. Slansky s'accuse publiquement de crimes contre l'État et contre le parti requiert pour lui-même la peine de mort. Les aveux "spontanés" de Slansky sont diffusés à la radio. Il déclare être un ennemi du Parti communiste, avoir été en relation avec les services d'espionnage français, anglais et américains. Il reconnait avoir "trahi le parti et s'être entouré d'éléments capitalistes et nationalistes bourgeois". Il ajoute "avoir coopéré avec les sionistes et avoir tout fait pour en placer le plus possible à tous les postes importants du pays". Et il charge ses coïnculpés qui sont "des nazis, des criminels de guerre, des aventuriers cosmopolites". La radio avait auparavant diffusé les messages d'ouvriers et de mineurs témoignant "leur gratitude au président Gottwald et au Comité central du parti qui les conduit sur le chemin du bonheur" et réclamant "le châtiment le plus sévère pour les traitres"
Vladimir Clementis - Bedrich Reicin
Onze hauts fonctionnaires du Parti Communiste Tcécoslovaque sont condamnés à mort pour haute trahison parmi eux Rudolf Slansky, Vladimir Clementis, Bedrich Reicin, Artur London, pour les plus connus, tous les 11 condamnés à mort sont juifs. Slansky sera exécuté le 3 décembre.
Les condamnés ont été après leur éxécution incinérés. En janvier, les agents de la police politique répandent leurs cendres sur une route verglacée entre Prague et Melnik, il ne devait rien rester d'eux, comme s'ils n'avaient jamais existés.
Artur London, l'un des accusés, est condamnés à la prison à vie. En 1969, il écrira L’Aveu, dénonçant le procès et ses méthodes, livre dont Costa Gavras fera un film.
L'aveu - Costa GavrasDans ces années, en Tchécoslovaquie, tout est décidé depuis Moscou et rien ne pouvait se passer sans le consentement des Soviétiques. L'objectif le plus probable de Staline, outre de satisfaire la paranoïa grandissante d'un homme vieillissant et malade, était sans doute d'éliminer de la direction du parti des personnalités capables de mener une politique indépendante de Moscou. L'indéniable contexte antisémite du procès, le fait que tous les condamnés à mort soit juifs, relève selon certains historiens d'une volonté de vengeance de Staline à l'égard d'Israel.
«L'antisémitisme d'État est l'une des clés qui permet d'expliquer les procès. Staline était déçu par l'attitude d'Israël, qui échappait à sa sphère d'influence. Quand Israël envoya sa première représentation diplomatique à Moscou, avec Golda Meir comme ambassadrice, la délégation fut accueillie par des représentants de la communauté juive d'URSS. Staline aurait ressenti cela comme un affront et une preuve de l'absence de patriotisme des Juifs russes. Quelques temps après, il demandait discrètement au gouvernement israélien de rapatrier Golda Meir. Aussitôt après son départ, commença en URSS une entreprise de destruction de la vie culturelle juive. Deux ans plus tard commençaient les grands procès, pour lesquels une ligne antisémite avait été décidée pour les plus hautes instances.» dit Edouard Goldstücker.
Yves Montand, Costa Gavras, Atur London en 1970
D'autres procès politiques auront lieu au cours des mois suivants, en 1953, contre les membres du bureau du PCT et un an plus tard contre des nationalistes slovaques, parmi lesquels le futur président du pays, Gustav Husak, condamné à perpétuité.
En Union Soviétique le 13 janvier 1953, a lieu l' arrestation d'un groupe de médecins, presque tous juifs, accusés d'avoir tué à l'aide de traitements nocifs, deux dirigeants du régime Chtcherbakov et Jdanov. On dit qu'ils sont des agents Judéo-Anglais-Américains. La Pravda titre « Sous le masque des médecins universitaires, des espions tueurs et vicieux ».C'est le Complot des blouses blanches. Le Parti Communiste Français approuvera la condamnation des médecins : "Lorsque, en Union soviétique, est arrêté le groupe des médecins assassins travaillant pour le compte des services d’espionnage terroristes anglo-américains […], alors, la classe ouvrière applaudit de toutes ses forces" Un mois après la mort de Staline la Pravda publia un communiqué annonçant que le complot des médecins n'avait jamais existé et que ces derniers étaient désormais réhabilités.
Gottwald mourra en mars 1953, quelques jours après l'enterrement de Staline et après avoir sombré dans l'alcoolisme.
Rudolf Slansky ne sera entièrement réhabilité qu'en juin 1968, après l'adoption d'une loi par le Parlement tchécoslovaque.
Le coup de Prague
Le 25 février 1948, le président de la République tchécoslovaque, Édouard Benes, doit céder tout le pouvoir au Parti Communiste. Aprés deux semaines d'agitation dans les rues et de grèves, redoutant une guerre civile et une intervention soviétique, Benes permet l'instauration d'une démocratie poulaire à la place du gouvernement de coalition qui réunissait socialistes nationaux et communistes. Les communistes avec à leur tête Klement Gottwald prennent en mains tous les rouages du pouvoir. Le 7 juin Benes démissionne, Gottwald est élu président.
Inquiets de ce coup de force, perçu comme les prémices d'une troisième guerre mondiale, la Grande-Bretagne, les pays du Benelux et la France passent un accord d’assistance mutuelle en cas d’agression. Un an plus tard verra le jour l'OTAN.
Rudolf Slansky
Rudolf Slansky (1901- 1952) adhére au parti communiste de Tchécoslovaquie lors de sa fondation en 1921, Il sera membre du Bureau Politique en 1929 et député en 1935. Slansky passe l'essentiel de la guerre en U.R.S.S. où il travaille à radio Moscou dans les émissions destinées à la Tchécoslovaquie. Il revient en Slovaquie pour participer à l'insurrection qui précipite la chute des nazis en 1944. Il devient secrétaire général du parti communiste tchécoslovaque en 1945 et vice-premier ministre du gouvernement de coalition alors que Klement Gottwald devient président du parti et Premier ministre. Il est arrêté en 1951 et exécuté en 1952.
Klement Gottwald
Klement Gottwald (1886 - 1953) fils de paysans moraves est l'un de fondateurs du parti communiste tchécoslovaque. Au sein du comité central il a la charge de la propagande. En 1929 il devient le secrétaire général, la même année il est élu député et il entre au Praesidium du Comité exécutif de l’Internationale. Il se réfugiera en URSS durant la guerre. Après guerre il est Président du parti communiste et Premier ministre de Tchécoslovaquie de 1946 à 1948, il se soumet progressivement à Staline et refuse le plan Marshall. A la suite du Coup de Prague il devient Président de la République. Organisateur des purges et des procès de Prague, il sombre dans l'alcoolisme et meurt en 1953 à son retour des obsèques de Staline.
Artur London
Artur London (1915 - 1986) entre à 14 ans aux Jeunesses communistes, le parti l'envoie à Moscou en janvier 1934. il s'engage en 1936 dans les Brigades internationales et combat en Espagne jusqu'à la chute de la Catalogne. Résistant en France dès le mois d'août 1940, il est déporté à Mauthausen en 1944. En 1949 il est nommé vice-ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie. Il est arrêté en 1951. Il sera l'un des quatorze accusés du procès de Prague en 1952 et condamné à perpétuité. Il est réhabilité en 1956. En 1963, London quitte la Tchécoslovaquie et s'installe en France. En 1968, il publie L'Aveu.