"Je suis un Russe tricolore, un Américain qui fut élevé en Angleterre, un Saint-Pétersbourgeois qui a un grasseyement parisien en russe, mais n'en a pas en français, où je roule plutôt mes r à la façon russe." Vladimir Nabokov
"C'est Lolita qui est célèbre, pas moi" disait Nabokov. Jusqu' en 1955 Vladimir Nabokov est un écrivain russe en exil, inconnu du grand public. Mais tout change avec "Lolita". A tel point que c’est grâce aux revenus réguliers que lui apportait ce roman que il a pu vivre les seize dernières années de sa vie au Montreux-Palace, sur la riviera lémanique et que lolita est devenu un nom commun «lolita: nymphette», dit le Petit Larrousse, en mentionnant le livre de Nabokov comme origine de cette acception commune.
"Lolita" raconte la passion, l’obsession d’un Anglais, Humbert Humbert, professeur quadragénaire, qui prend pension chez Charlotte Haze, une veuve esseulée qui ne tarde pas à lui faire les yeux doux. Humbert joue le jeu, non pour les yeux de la veuve mais pour ceux de sa très jeune fille, Dolores, surnommée "Lolita". L’œuvre est une fiction qui se présente comme une autobiographie de Humbert Humbert, qu’il aurait rédigée après son arrestation et autorisée à publier après la mort de Lolita. Dans la première parie, Humbert Humbert est fasciné par la fille de sa logeuse, mais cette dernière ainsi que la conscience du narrateur font que cette passion reste sans suite. La mère et Humbert se marient au bout de quelque temps. Charlotte Haze découvre peu de temps après le journal intime de son mari où celui-ci avoue son attirance pour la jeune fille et son indifférence pour sa femme. Elle s'enfuit de la maison et meurt quelques minutes plus tard, renversée par une voiture.
La seconde partie commence après la mort de Charlotte Haze. Lolita n'étant pas là au moment où se déroule le drame, elle ignore tout de la mort de sa mère. Humbert va chercher la fillette dans le camp de vacances où on l'avait envoyée. Pour gagner le cœur de cette nymphette, le séduisant mais trouble professeur va entamer un voyage sans retour, où le pathétique côtoie souvent le ridicule, à travers les États-Unis en compagnie de Lolita avec qui il entretient des relations sexuelles. Puis il emménage avec Lolita dans une ville moyenne et celle ci reprend une scolarité normale. Humbert et Lolita entreprennent un nouveau voyage. au cours duquel Lolita s'enfuira avec Clare Quilty. À la fin Humbert retrouve brièvement Lolita qui lui demande de l'argent pour s'installer avec un homme et refaire sa vie en Alaska (où elle meurt en couche). Humbert réalise à ce moment qu'il la désire toujours, même si elle n'est plus une "lolita".
La maison de East Seneca Street ou Vladimir Nabokov écrivit Lolita
Il s’agit donc d’une œuvre sur une relation pédophile, mais nullement sur la pédophilie, cette relation est traitée sans aucun jugement moral, comme n’importe quelle passion irrésistible mais non réciproque. " Lolita ne traîne aucune morale derrière elle." prévient Nabokov. Humbert Humbert manipule le double langage avec virtuosité: il s'accuse des fautes qu'il a commises à l'égard de Lolita, mais s'ingénie par ses prouesses d'écriture à gagner l'admiration sinon même la complicité de son lecteur. "Ce livre est de tous mes livres celui qui a été le plus difficile à écrire - il traitait d'un thème si étranger, si éloigné de ma vie affective que j'ai éprouvé un plaisir tout particulier à faire appel à toutes mes ressources de "combinateur" pour le rendre réel."
"Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta: le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta. Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. "
"Lolita" Adrian Lyne Humbert Humbert et Lolita
Dès sa sortie, le roman provoqua un scandale. Le manuscrit ayant été refusé par tous les éditeurs américains, fut d'abord publié à Paris par Olympia Press en 1955, la maison d'édition est spécialisée dans l'édition d'œuvres sulfureuses, ce que Nabokov ignore à l'époque. Il qualifiera plus tard les titres publiés par cette maison de "nouvelles obscènes pour lesquelles Monsieur Girodias (propriétaire de la maison d'édition) embauchait des plumitifs afin qu'ils les confectionnassent avec son assistance". Côté anglais en décembre 1955 dans le Sunday Times de Londres, Graham Greene place Lolita parmi les trois meilleurs romans de l'année. John Gordon dans le Sunday Express, réplique que Lolita est "le roman le plus immonde" qu'il lui ait été donné de lire. Ce n'est qu'en 1958 que le roman est publié à New York.
"Lolita" Stanley Kubrick 1962Il déchaîne les passi- ons : roman porno- graphique, satire de l'Amérique, étude de cas clinique, jeu verbal (Humbert entend "il suffit d'une bonne nuit pour débaucher une pucelle" au lieu de "il suffit d'une bonne nuit pour déboucher le ciel "…) ; on a tout vu dans cette oeuvre. On y trouve également quelques attaques de Nabokov contre ce qu'il appelle ouvertement le "charlatanisme freudien", Humbert tournant en dérision tous les psychanalystes qu'il croise. Nabokov savait qu'il allait choquer. en s'attaquant à un des trois tabous essentiels, selon lui, de l'Amérique puritaine de l'époque, outre la pédophilie, il recensait le "mariage négro-blanc retentissant et glorieux, produisant une foultitude d'enfants et de petits-enfants ; et un athée endurci à la vie heureuse et utile, mourant dans son sommeil à l'âge de 106 ans." Orville Precott écrit dans The New York Times en aout 1958 "Certains livres acquièrent une réputation souterraine avant même d’être publiés. Des bruits de couloir nourrissent le secret espoir qu’ils seront plus salaces encore que le dernier succès de scandale. "Lolita" de Vladimir Nabokov est un tel livre. "Lolita" est une mauvaise nouvelle dans le monde littéraire. (...) M. Nabokov, dont le vocabulaire anglais étonnerait les éditeurs du dictionnaire Oxford, n’écrit pas de la pornographie de bas étage. Il écrit de la pornographie haut de gamme. Peut-être que là n’est pas son intention. Peut-être imagine-t-il que son livre est une comédie satirique et une étude de psychopathologie. N’importe. "Lolita" est écoeurant."
"Lolita" Stanley Kubrick 1962 Humbert Humbert (James Mason) et Charlotte Haze (Shelley Winters)
"Lolita" Adrian Lyne 1997Cinquante ans après Lolita demeure un objet de scandale pour certains qui le considère comme un encouragement à la pédophilie. "A ce compte-là, Crime et châtiment est un appel au meurtre, et Guerre et paix une incitation à déclencher des conflits européens. Bien entendu, Nabokov savait parfaitement ce qu'il faisait. En racontant la liaison d'un quadragénaire et d'une gamine de douze ans, il pouvait peindre la société américaine sous un jour très cru et dévoiler ses idéaux de carton-pâte et son hypocrisie. D'un point de vue plus universel, les rapports outranciers de Humbert Humbert et Dolorès Haze devenaient une caricature de l'amour ordinaire, "entre adultes consentants", qui lui non plus n'est pas dépourvu d'une dose de chantage et de perversité partagée.(...) Pitoyables étreintes de motel, enfance saccagée, sexualité d'asile psychiatrique: on imagine mal comment Lolita pourrait donner envie à qui que ce soit de détourner des mineures. (...) Vladimir le provocateur continue de faire frémir." Didier Sénécal "Lire"
La première traduction française de Lolita fut réalisée par E.H. Kahane. Le roman a été réédité en français en 2001 avec une nouvelle traduction de Maurice Couturier et un avant-propos expliquant que la première traduction releveraitplus de l'adaptation que la traduction. On peut toutefois noter dans la postface à son auto-traduction en russe de Lolita (1967), Vladimir Nabokov, qui parlait couramment le français, dit avoir supervisé dans le détail la traduction de Kahane et en répondre.
Lolita s'est vendu à plus de 50 millions d'exemplaires dans le monde. Le roman a fait l'objet de deux adaptations cinématographiques : de Stanley Kubrick, en 1962 et d'Adrian Lyne, en 1997.
Vladimir Nabokov en septembre 1958 - Vladimir et Vera Nabokov
Vladimir Nabokov
Vladimir Nabokov 1899-1977 nait à St-Petersbourg, dans une famille de propriétaires terriens, ilreçoit une education trilingue russe, anglais et français. Dès l'âge de sept ans, il se prendde passion pour les sciences naturelles et les papillons, passion qui durera jusqu'à sa mort. Et il se montra toujours aussi fier d'avoir donné son nom à un papillon, le "Nabokov's blue", que de l'avoir associé à "Lolita".
En 1919 la famille Nabokov s'exile brièvement en Angleterre, Vladimir poursuit des études à Cambridge de 1919 à 1922. " L'histoire de ces années en Angleterre, écrit-il, est en réalité l'histoire de mes efforts pour devenir un écrivain russe" Il écrit ses premières nouvelles en russe et un premier roman "Machenka"
En 1922 le père de Vladimir Nabokov est assassiné à Berlin. Nabokov garde un sinistre souvenir de cette periode allemande : "L'image la plus vivante que je trouve en triant dans ma mémoire les étrangers que je connus durant les années entre les deux guerres, c'est celle d'un jeune étudiant d'université allemand, bien élevé, tranquille, portant des lunettes, dont le dada était la peine capitale." En 1925, il se marie avec Véra Slonim à Berlin. En 1928 il fait paraitre "Roi, dame, Valet".
Vladimir et Vera Nabokov
En 1937, fuyant le nazisme il quitte Berlin pour Paris.
En mai 1940 il quitte l'Europe par le dernier bateau partant
pour les Etats-Unis ou il est naturalisé en 1945. Il donne des cours de
langue russe à Wellesley College, puis de 1948 à 1959, il enseigne la
littérature à l’université Cornell dans le Nord de l’État de New York.
En 1951,il publie 'Parle', le récit de ses souvenirs d'enfance. C'est
en 1955 qu'il termine "Lolita". Il publie " Feu pâle" en 1961.
Vera et Vladimir Nabokov s'établirenten 1961 au
dernier étage du Montreux-Palace en Suisse, où Nabokov poursuivit son
activité d'écrivain, le succès international de "Lolita" lui assurant
un revenu permanent. Ada ou l'ardeur, son dernier roman parait en 1969
"Lolita"
de S. Kubrick (1962)
Le film fut Tourné en Angleterre pour échapper à la pression des ligues morales. Kubrick a largement remanié le scénario de Nabokov. Il fait notamment de Quilty (le rival avec qui Lolita s'enfuit) un personnage de premier plan alors qu'il était tout uste esquissé chez Nabokov. Le personnage de Humbert Humbert est aussi sensiblement différent, d'esthète raffiné et pervers chez Nabokov, il devient un homme entrainé par une passion ridicule et dégradante, un petit prof veule, terne et coincé. Stanley Kubrick et son producteur Jimmy Harris, pour éviter tout problème de censure, ont présenté Lolita comme une adolescente de 15 ans, aguicheuse et jouant de ses charmes, plutôt que comme une fillette de douze ans abusée. En voyant le film, Nabokov fut désorienté. "C’est un bon film, mais cela n’a rien à voir avec mon roman".
"Lolita"
d'Adrian Lyne (1997)
Lolita est sans doute le meilleur film d’Adrian Lyne. C'est une adaptation plus fidèle du roman que le film de Kubrick. La mise en scène reste sobre, malgré quelques affèteries dans l'éclairage, et l'interprétation constamment juste. Le film à sa sortie fut mal accueilli par la critique, en grande partie sans doute parce qu'il était d'Adrian Lyne (Flashdance, Fatal
Attraction ou Indecent Exposure..) et qu'il se permettait de refaire un film déja fait par Kubrick. On y retrouve Jeremy Irons dans le rôle d'Humbert Humbert, Melanie Griffith dans celui de Charlotte Haze, la mère de Lolita. Dolores Haze est interprétée par Dominique Swain, âgée de 15 ans à l'époque et sélectionnée parmi plus de 2500 candidates.