ACCUEIL arrow ........ BD LITTERATURE arrow LF Céline, D'un château l'autre
LF Céline, D'un château l'autre
BD Litterature des années 50
celine_meudon.jpg
Céline à Meudon

Pour approfondir le sujet
>> D'un château l'autre de LF Céline (Lien Alapage)
>> Céline à Meudon de David Alliot (Lien Alapage)

 

 
 
"Sous le mensonge, la haine, le délire de la persécution... j'ai cru entendre un cri dont je ne sais s'il était de détresse, de colère ou d'amour, mais qui m'en a beaucoup appris sur mon espèce, ma race, mon pays et moi-même." Robert Escarpit, in Le Monde, 16 juillet 1957

D'un château l'autre, c'est encore une étape du fameux Voyage, l'étape Sigmaringen-Meudon, du château des Hohenzollern à cette maison de Bellevue, que Céline dit "horrible" et dont son dénuement l'oblige à se contenter." De ce pavillon de banlieue grisâtre, sortiront trois chefs-d'œuvre hallucinés : D'un château l'autre, Nord et Rigodon. D'un château l'autre constitue le premier tome de ce que l'on appelle la trilogie allemande (les deux autres étant Nord -1960- et Rigodon -1969), l'action de ce premier roman se déroule chronologiquement au milieu de celle de Rigodon, et fait suite à celle de Nord.

" Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j'ai commencé... Oh ! j'ai pas très bien commencé... je suis né, je le répète, à Courbevoie, Seine... je le répète pour la millième fois... après bien des aller et retour je termine vraiment au plus mal... y a l'âge vous me direz... y a l'âge !... c'est entendu !... à 63 ans et mèche, il devient extrêmement ardu de se refaire une situation... de se relancer une clientèle... ci ou là !... je vous oubliais !... je suis médecin..."
 

sigmaringen.jpg

Le Château de Sigmaringen
 
Le roman s'ouvre sur les plaintes de Céline aigri : les traîtrises des divers éditeurs qu'il voudrait voir s'étriper, ses haines à l'égard de ceux qui représentent l'intelligentsia de l'époque. "Tartre" (Jean-Paul Sartre), "Larengon" (Louis Aragon), Achille et Loukoum (respectivement Gaston Gallimard et Jean Paulhan)... font les frais d'un écrivain rancunier et aigri, cultivant son personnage de pestiféré.

Il revient sur son arrestation à Copenhague et sur le pillage de son appartement de Montmartre. La vue qu'il a depuis son pavillon fait naître des souvenirs datant du début du siècle. Durant une "crise" de délire, l'apparition de l'acteur Le Vigan ("la Vigue") puis d'un vaisseau fantôme l'entraîne dans le récit des souvenirs qu'il a conservé de Sigmaringen.

D’un château chronique l'histoire tragi-comique de Céline fuyant la France en 1944, de peur d'avoir à payer de sa vie ce qu'il avait écrit dans "Bagatelles pour un massacre" ou dans "Les Beaux draps", ses pérégrinations à travers l’Allemagne en déroute et sa vie quotidienne à Sigmaringen où il est réfugié avec bon nombre d'acteurs de la collaboration française (Pétain, Pierre Laval, Otto Abetz, Fernand de Brinon, Alphonse de Châteaubriant, Jean Bichelonne...).
 

petain_laval.jpg

Pétain à Vichy - Laval à Compiègne
 

interview de Céline 1957
"Le Céline de 1957 n'est pas aussi fleuri [que celui de Mort à crédit] mais il n'est pas moins hallucinant. Ecoutez-le raconter l'histoire de M. Alphonse de Château- briant, ancien prix Goncourt et directeur de La Gerbe, reçu à Sigmaringen par Abetz, à l'heure où celui-ci était à table. Abetz et M. de Châteaubriant rêvaient aux grandes fêtes publiques que l'on donnerait bientôt en l'honneur de l'Europe nouvelle. M. de Châteaubriant sifflait ou fredonnait des airs de La Walkyrie. Abetz crut pouvoir lui signaler doucement une fausse note :

Là je vois un homme qui se déconcerte !... d'un seul coup !... le piolet lui tombe des mains... une seconde, sa figure change tout pour tout... cette remarque !... il est comme hagard !... c'est de trop !... il était en plein enthousiasme... il regarde Abetz... il regarde la table... attrape une soucoupe... et vlang ! y envoie et encore une autre !... et une assiette !... et un plat !... c'est la fête foraine ! plein la tête ! il est remonté ! tout ça va éclater en face contre les étagères de vaisselles ! parpille en miettes et vlaf !... ptaf !... partout ! et encore ! c'est du jeu de massacre !... le coup de sang d'Alphonse ! que ce petit peigne-cul d'Abetz se permet que sa Walkyrie est pas juste ! l'arrogance de ce paltoquet ! ah ! célébration de la Victoire ! salut !... ptaf ! vlang ! balistique et têtes de pipes !... Un service complet y passa, en fine porcelaine de Saxe. M. de Châteaubriant repartit, la barbe au vent, pour "se concentrer" et préparer la "terrible bombe morale" grâce à laquelle "l'âme la plus hautement trempée" devait remporter la victoire.

Des scènes aussi frénétiques et bien plus frénétiques encore, on en trouvera dix, quinze, vingt, dans D'un château l'autre..." Pascal Pia

Le récit se clôt sur un ultime retour à Meudon, ultimes références à l'actualité de sa malade et de l'écrivain...
"Je descendrai vous voir demain, Madame Armandine ! demain après-midi !... après ma consultation..." J'annonce. "Non ! non ! ce soir ! elle a besoin !... ce soir, Docteur ! hi ! hi ! hi !... Haricot !" Je la trouve un petit peu exigeante... "Bien ! bien !... bon !..." C'est pas la femme à contredire... "
 

celine-perroquet.jpg

Céline à Meudon : "...Et puis il y avait cette ménagerie, omniprésente sur les photos! La ronde des chiens aboyant, la fidèle Bessy, le célèbre chat Bébert... Une série de photos nous montre même un Céline attendri caressant le hérisson Dodard, le «carapateur» de D'un château l'autre. L'imprécateur antisémite de Bagatelles pour un massacre aux petits soins pour un hérisson! Toute l'énigme de cet homme résumée en un cliché. Et, dominant ce brouhaha, les cris du perroquet Toto, qui grinçait: «Les Tarrrrrrrtarres à Meudon... Les Tarrrrrrrtarres à Meudon!», en écho au célèbre «Les Chinois à Cognac!» de son maître." Pierre Assouline

 

 

celine_bebert_lucette.jpg

Céline et le chat Bébert - Céline et sa femme Lucette
 
Céline avait accorde à Madeleine Chapsal, journaliste de L'Express, son premier long entretien depuis son retour d'exil. Intitulé "Voyage au bout de la haine... avec Louis-Ferdinand Céline", il parait dans L’Express le 14 juin 1957. Voici ce que dira plus tard Madeleine Chapsal de cette rencontre "Je n’ai vu Céline qu’une fois, dans sa maison de Meudon, dans le cadre que tout le monde connaît et a décrit, et il m’a donné cet entretien d’une traite, sans qu’il y ait eu un réel contact entre nous. Tout ce que je puis dire, c’est que j’ai été éblouie par sa virtuosité, sa maîtrise verbale – il n’y a pratiquement pas eu un mot à changer quand j’ai transféré son discours de l’oral à l’écrit – un peu étonnée aussi de ce qui pouvait apparaître comme un "délire", c’est-à-dire une répétition de certains thèmes, une insistance à voir arriver le cataclysme et à se mettre lui-même comme à l’écart des autres – tout le reste du monde étant des "autres", ses interlocuteurs y compris. Sans doute y avait-il là dedans beaucoup de jeu, un "grand jeu" tragique qui avait fini par l’englober et le dépasser lui-même. Comme disait Jean Cocteau : " Ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs... " C’est un peu le sentiment que m’avait donné Céline, il "feignait" d’en savoir plus long, de voir plus loin que les autres... Quant à l’homme qu’il y avait là-dessous, mon bref contact d’une heure et demie avec lui, où il a parlé sans arrêt et sans presque laisser la place à une question ou une interruption, ne m’a pas permis de le saisir ou de le pressentir. Je sais qu’il avait des amis qui l’estimaient beaucoup et même l’aimaient, comme Roger Nimier qui était aussi mon ami et par lequel j’ai eu accès à Céline et qui même m’avait donné l’envie de solliciter ce rendez-vous et cet entretien. L’un des premiers à paraître dans la presse après son "retour d’exil". Je sais aussi que nous avions un autre point commun, qui n’est pas sans importance : il aimait beaucoup les chats. Pour le reste..."
 
robert_levigan.jpg

 

Robert Le Vigan dans le rôle de Jéricho dans "Les enfants du Paradis" avant qu'il n'en soit écarté pour faits de collaboration
 

Robert Le Vigan

Céline le nommait La Vigue, acteur illuminé et «lampiste» de la collaboration. Il avait tourné dans "la Bandera" , "Les Bas-fonds" et "Quai des brumes" films qui le rendirent célèbre. Il interprète le rôle du christ dans Golgotha. Colette dira que Le Vigan était un acteur "saisissant, immatériel, sans artifice, quasi céleste". Le Vigan, qui peignait "les choses derrière les choses" dans Le quai des Brumes, le film de Carné-Prévert, ne sut pas voir dans la vie plus loin que le bout de son nez, prêtant notamment sa voix et son talent au micro de Radio-Paris «allemand» avant de fuir honteusement à Sigmaringen, dans les bagages de Louis-Ferdinand. A la Libération, il fut condamné à dix ans de travaux forcés et à l'indignité nationale à vie, puis ce furent la liberté conditionnelle et l'exil misérable au fin fond de l'Argentine, «à attendre la mort» ... Il meurt le 12 octobre 1972, à l’âge de 72 ans. Malade et après avoir renoncé à Tout come-back. François Truffaut, l'avait contacté vers la fin des années soixante,pour le faire tourner, mais n'avait pu le faire sortir de sa retraite .



 

f-brinon.jpg

 

Fernand de Brinon

Fernand de Brinon (1885-1947 fut l’un des architectes de la collaboration française avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant l’entre-deux-guerres, il est un journaliste réputé, du Journal des Débats, homme lige stipendié par les grands intérêts financiers (banque Lazard) et industriels (de Wendel), missi dominici secret de Daladier auprès d’Adolf Hitler, ami de Ribbentrop (il a d’ailleurs été surnommé "Brinontrop") et d’Abetz, proche de l’oligarchie nazie tout en étant marié à un juive, pacifiste passé au service du rapprochement France-IIIe Reich. Après la débâcle de 1940, il devient un collaborateur zélé, Délégué général de l’État français à Paris, profiteur et spoliateur. En fuite à Sigmaringen, puis arrêté, condamné, il a été fusillé le 15 avril 1947.
 

bichelonne1.jpg

 

Jean Bichelonne

Jean Bichelonne (1904 - 1944) est un fervent partisan de l'intégration de l'économie française dans une vaste ère européenne sous domination nazie. Il joue un rôle clé dans la collaboration industrielle avec le IIIe Reich, et reste étroitement associé à la mise en œuvre du Service du Travail Obligatoire (STO) qui en à peine un an envoya de force 640000 jeunes gens travailler en Allemagne. Il s'enfuit avec Pétain en Allemagne à la Libération. Il est signataire de la déclaration pro-allemande du 5 juillet 1944, dénonçant la "politique de lâchage des intérêts allemands menée par Pétain et Laval"... il meurt dans un hôpital SS à Berlin. La Haute Cour de Justice examina son dossier le 5 septembre 1945 et constata "Mort avant le jugement".
 

Otto_Abetz.jpg

 

Otto Abetz

Otto Abetz (1903 - 1958) représenta l'Allemagne en France en 1938 et en 1939. Epulsé de France lors de la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne il travaille à mettre en place une politique de collaboration avec, notamment, son ami le journaliste Jean Luchaire. Le 8 juillet 1940 il est de nouveau envoyé en France, nommé ambassadeur allemand en novembre 1940, il conserva ce poste jusqu'en 1944. Il veut rallier l'opinion française à la collaboration et manipuler le gouvernement de Vichy, où Laval joue la carte allemande. L'ambassadeur tisse patiemment sa toile, y prenant syndicalistes, patrons, acteurs politiques et culturels. Le renvoi de Laval, le 13 décembre 1940, porte un coup à cette stratégie collaboratrice. Il touche à tout, apportant son concours à la Légion des volontaires français, demandant, de son propre chef, que les juifs des camps de la zone nord soient déportés vers l'Est.En juillet 1949, le tribunal militaire de Paris le condamna à 20 ans de travaux forcés pour crimes de guerre, en particulier pour son rôle dans l'organisation de la déportation des juifs de France vers les camps de la mort. Il fut libéré en avril 1954.