"Pour la couleur ! Contre la ligne et le dessin !" Yves Klein.
La "technique des pinceaux vivants", ou "anthropométrie" (c'est le terme inventé par Pierre Restany - anthropo, du grec anthropos : homme, et métrie : mesure - pour décrire la technique de Klein), revient à laisser au corps humain le soin de faire le tableau, mettant ainsi l’artiste en retrait. Chez Klein un lien intime unit la peinture au corps et à la chair.
“Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol, tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler: ” encore un peu à droite”, “là, revenez en roulant sur le ventre et sur le dos”, “venez de ce côté là!”, “écrasez votre sein droit sur cet endroit précis”. Yves Klein
Les Anthropométries sont souvent le résultat de performances réalisées en public avec des modèles dont les corps enduits de peinture impriment leurs empreintes sur la toile, leurs mises en scène participent elles aussi de la conception que Klein se faisait de l’art : créer dans l'instant, par la surprise et la provocation, une sensibilité nouvelle.
Yves Klein performance du 9 mars 1960
Happening d'Yves Klein 1960C'est le 9 mars 1960 que Klein organise sa pre- miére performance "anthropométrique", à la Galerie internationale d'art contemporain de Maurice d'Arquian à Paris, devant une centaine d'artistes, critiques et collec- tionneurs. Neuf musiciens commence la symphonie monotone (
...extrait de la Symphonie monotone) "composée de deux parties : un énorme son continu suivi d’un silence aussi énorme et étendu, pourvu d’une dimension illimitée", silence pendant lequel on entendit un spectateur déclaré, paraphrasant le mot de Sacha Guitry, "Oh privilège du génie ! Après un morceau de Klein, le silence qui suit est encore de lui...". Trois modèles se badigeonnent les seins, le ventre et les cuisses de couleur bleue. Elles réalisent ensuite diverses anthropométries, en se plaquant ou se trainant au sol, dont la plus connue est "Anthropométrie de l'époque bleue". Yves Klein, en tenue de soirée, s’y présente en chef de cérémonie, dirigeant à la fois ses violons et les femmes peintes qui laisseront leur trace sur la toile. Cette soirée fut la première manifestation d'u mouvement naissant des "Nouveaux réalistes" qui réunit autour de Pierre Restany et d'Yves Klein, Tinguely, Hains, Arman, Dufrêne, Raysse et Spoerri.
"(...) je me suis servi de pinceaux vivants pour peindre, en d’autres termes du corps nu de modèles vivants enduits de peinture, ces pinceaux vivants étant constamment placés sous mes ordres, du genre : "un petit peu à droite ; et maintenant vers la gauche ; de nouveau un peu à droite", etc. Pour ma part, j’avais résolu le problème du détachement en me maintenant à une distance définie et obligatoire de la surface à peindre (...)
Yves Klein performance du 9 mars 1960
Yves Klein - Anthropométrie
"Pour ne citer qu’un exemple des erreurs anthropométriques entretenues à mon sujet par les idées déformées répandues par la presse internationale, je parlerai de ce groupe de peintres japonais qui, avec la plus extrême ardeur, utilisèrent ma méthode d’une bien étrange façon. Ces peintres se transformaient tout bonnement eux-mêmes en pinceaux vivants. En se plongeant dans la couleur et en se roulant sur leurs toiles, ils devinrent les représentants de l’"ultra-action painting" ! Personnellement, jamais je ne tenterai de me barbouiller le corps et de devenir ainsi un pinceau vivant ; mais au contraire, je me vêtirais plutôt de mon smoking et j’enfilerais des gants blancs. Il ne me viendrait même pas à l’idée de me salir les mains avec de la peinture. Détaché et distant c’est sous mes yeux et sous mes ordres que doit s’accomplir le travail de l’art.
Qu’est-ce qui m’a conduit à l’anthropométrie ? (...) Je venais de débarrasser mon atelier de toutes mes œuvres précédentes. (...) À partir de ce moment-là, je louais des modèles à l’exemple de tous les peintres. Mais contrairement aux autres, je ne voulais que travailler en compagnie des modèles et non pas les faire poser pour moi.(...)" Yves Klein Manifeste de l'Hôtel Chelsea New-York 1961
Klein choisit aussi de ne pas représenter les mains : "il ne fallait pas que les mains s’imprimassent, cela aurait donné un humanisme choquant aux compositions que je cherchais... Bien sûr, tout le corps est constitué de chair, mais la masse se trouve essentielle, c’est le tronc et les cuisses. C’est là où se trouve l’univers réel caché par l’univers de la perception"
Yves Klein - Anthropométrie
Klein considérait, comme Dali, que l’artiste était un personnage public et se devait de mener une existence théâtrale. Toute sa vie Yves Klein sera fasciné par le vide, par l’immatériel et par l’immense. C'est une des personnalités les plus marquantes et les plus controversées de l'art d'après-guerre. "Je me sens particulièrement enthousiasmé par le "mauvais goût". J’ai la conviction intime qu’il existe là, dans l’essence même du mauvais goût, une force capable de créer des choses qui sont situées bien au-delà de ce que l’on appelle traditionnellement l’"œuvre d’art".
Yves Klein est né le 28 avril 1928 à Nice, son père est un peintre figuratif et sa mère un peintre abstrait géométrique. Dès 1946 Yves Klein peignait des tableaux monochromes dont seul variait le format. "Alors que j’étais encore un adolescent, en 1946, j’allais signer mon nom de l’autre côté du ciel durant un fantastique voyage "réalistico-imaginaire". Ce jour-là, alors que j’étais étendu sur la plage de Nice, je me mis à éprouver de la haine pour les oiseaux qui volaient de-ci de-là dans mon beau ciel bleu sans nuage, parce qu’ils essayaient de faire des trous dans la plus belle et la plus grande de mes œuvres."
Yves Klein - Anthropométrie
En 1952, il part perfectionner sa connaissance du Judo au Japon où il devient ceinture noire, quatrième dan, grade qu’aucun Français n’a atteint à cette époque. Entre 1955 et 1962, Klein a réalisé quelque 194 monochromes, à partir de 1957 il choisit exclusivement une variété de bleu outremer. "Toutes les couleurs amènent des associations d’idées concrètes matérielles ou tangibles d’une manière psychologique, tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel. Ce qu’il y a après tout de plus abstrait dans la nature tangible et visible" Yves Klein. En 1958 il fait l’exposition du vide : vernissage des murs nus de la galerie Iris Clert à Paris. Il dépose en 1960 le brevet d'une couleur bleue (IKB : International Klein Blue). Après ses anthropométries, en 1961, il exécute des "peintures" et des "sculptures" de feu, obtenues par la combustion des cartons. Klein utilise l’or, le feu, et met en place des œuvres rassemblant une trilogie de couleurs bleue, or et rose. Il meurt d’une crise cardiaque en juin 1962.
Yves Klein et sa compagne Rotraut
Mimmo Rotella - Marylin
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Pierre Restany
et le "Nouveau Réalisme"
Le 16 avril 1960, en vue d'une exposition collective programmée en mai à la galerie Apollinaire de Milan, Pierre Restany, qui n'a pas encore 30 ans, publie un court texte fondateur intitulé "Les Nouveaux Réalistes". C'est la première fois que le terme apparaît. Il marque le point de départ d'une aventure majeure : le "Nouveau Réalisme", qui, comme expérience collective, occupe la scène artistique de 1960 à 1963.
Un mouvement qui compta, parmi ses membres et proches sympathisants, des artistes de premier plan : Yves Klein, bien sûr, mais aussi Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Pierre Restany, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques de la Villeglé, César, Mimmo Rotella, puis Niki de Saint-Phalle et Gérard Deschamps en 1961, et Christo en 1963
Spoerri - Repas hongrois - 1963
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Le "Nouveau réalisme" c'est d'abord, un autre regard que
celui de l'abstraction, qui alors domine et c'est faire de
l'environnement urbain et industriel la matière même de leur réflexion.
"Réalisme" se réfère au mouvement artistique et littéraire du 19e
siècle qui entendait décrire, sans la magnifier, une réalité banale et
quotidienne, "Nouveau" parcequ'il s’attache à une réalité nouvelle :
une société de consommation, et parce qu'il ne s'agit plus de produire
une représentation par la création d’une image, mais de présenter
l’objet que l’artiste a choisi."
Martial Raysse - 1961
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Les pratiques des "Nouveaux Réalistes", en
rupture avec les pratiques en cours, sont parfois jugées scandaleuses.
S'emparant de morceaux de réel pour les exposer en tant que tels, ils
orientent le regard et la conscience vers la quotidienneté, faite
d'objets et de déchets, de machines, marchandises ou publicité. Dans un
contexte de consommation sans frein leurs oeuvres dévoilent la
constitution d'un univers dominé par le quantitatif.
Les "Nouveaux Réalistes" débarquent en 1962 à New York où ils polémiquent à propos du Pop Art. La
mort d’Yves Klein, la même année, porte un coup fatal au mouvement de
Restany. Pierre Restany animera des groupes hétéroclites : le Mec Art
et vingt ans plus tard les artistes fractalistes.
Jean Tinguely - 1960 - Clic pour zoomer
Alphonse Allais, un précurseur ?
Alphonse Allais en 1883 expose aux Arts Incohérents (parodie du Salon officiel) un carton de bristol blanc intitulé "Première Communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige" et un carton absolument bleu dont le titre était "Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !" en 1884 il récidive avec sa "Récolte de tomates sur les bords de la mer rouge par les cardinaux apoplectiques (effet d'aurore boréale offerte à ss Léon XIII comme denier de St Pierre)".
Dans son fameux Album primo-avrilesque de 1897 il réunit sept aplats monochromes, dont le monochrome vert "Des souteneurs encore dans la force de l'âge et le ventre dans l'herbe boivent de l'absinthe", le monochrome gris "Rondes de pochards dans le brouillard", et la partition (vierge) de sa "Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd, un morceau à interpréter lento rigolando (sic) sans jouer aucune note puisque, comme chacun sait, "les grandes douleurs sont muettes".
Selon Marc Partouche, Ben aurait fait remarquer à Klein la ressemblance entre son album "Yves Peintures" et celui d’Allais, Klein aurait rétorqué que la différence entre eux était qu’Allais "n’avait pas assumé".